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Peur sur le progrès

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Le progrès scientifique célébré par Jules Verne, le progrès matériel des Trente Glorieuses, autant de certitudes aujourd’hui questionnées, abandonnées, voire devenues synonymes de risques.  L’époque actuelle ferait-elle mentir la prédiction du démographe Alfred Sauvy, pour qui l’Humanité était condamnée au progrès à perpétuité ? Car derrière les interrogations sur la croissance zéro, la décroissance, c’est bien de cela qu’il s’agit : quel progrès voulons-nous pour notre société, ou plus exactement, le progrès est-il encore une valeur de nos sociétés ?

Notre génération ne doit pas vivre dans la peur du progrès ; nous avons au contraire une ardente obligation de repenser le progrès tel qu’il aurait toujours dû être : le progrès humain, le progrès de civilisation, pas le progrès comme mouvement en lui-même, pas le progrès comme une grande roue qui tourne à vide et n’emmène plus les hommes vers le haut.

Quelles sont les caractéristiques de cette crise de la notion de progrès aujourd’hui ?

Le premier facteur de crise est une assimilation trop forte du progrès au progrès économique, à la croissance économique telle que nous l’avons trop longtemps considérée et mesurée. Or, que constatons-nous, avec encore plus d’acuité à l’aune de la crise actuelle ?

Tout d’abord, que la croissance économique peut s’échapper de la sphère réelle, et de la rémunération du travail et du capital (financiarisation de l’économie), et connaître des crises qui, elles, ont un impact bien réel.

Ensuite, que les fruits de la croissance ne sont pas forcément bien partagés, mais au contraire créateurs d’inégalités et de fractures sociales. D’après Jean-Paul Fitoussi, aux Etats-Unis, en dix ans, le PIB par habitant a progressé de 9 %, le PIB moyen par habitant a diminué de 5 %.

La croissance économique peut entraîner une précarisation de l’emploi, une précarisation de la société. Déjà Victor Hugo mettait en garde : « sans cesse le progrès, roue au double engrenage, fait marcher quelque chose en écrasant quelqu’un. » C’est un phénomène connu de l’ère industrielle, qui trouve de nouvelles traductions dans notre économie de services.

Enfin, nous prenons conscience que la croissance économique peut être destructrice, que la dimension écologique n’est pas assez prise en compte.

Cette croissance économique là, nous n’en voulons plus. C’est le sens des réflexions de la commission Sen/Stiglitz sur la mesure de la croissance, et donc sur le nouveau modèle de croissance et donc sur le sens du progrès. Ces réflexions ont été un peu vite oubliées : elles sont pourtant plus que jamais nécessaires à l’action politique.

Le deuxième facteur de crise de la notion de progrès est la remise en cause du progrès scientifique. Là encore, l’assimilation du progrès scientifique au progrès technique est nuisible à la notion même de progrès.

En effet, le progrès technique est facteur de risques, pour l’humain, pour l’environnement, ce qu’avait bien souligné Ulrich Beck dans La société du risque en 1986. Il peut être cause de désocialisation – sans parler des conséquences pour l’emploi -, comme le montrent les univers virtuels,…. Enfin, le progrès scientifique qui agit sur l’humain, les problématiques de bioéthique, de fin de vie, de procréation assistée, etc., semblent déshumaniser l’homme, tout au moins le dénaturer – le sortir de sa nature. Les mythes de Faust et de Don Juan guident nos sociétés dans des désirs de maîtrise de notre propre nature et ces évolutions scientifiques paraissent inquiétantes.

Ces peurs aboutissent à une remise en cause de l’expertise scientifique au profit d’une socialisation du risque et d’une utilisation mal compris du principe de précaution (principe de proportionnalité et non d’inaction). Le Grenelle des ondes a offert un exemple de la remise en cause de l’expertise scientifique par des citoyens. La perte de repères et le manque de confiance dans la science constituent un problème politique, au sens où désormais, selon l’expression de Mao, le rouge (l’expression populaire, le politique) prime souvent l’expert.

Enfin, la crise du progrès social est liée à deux phénomènes : le premier, dans nos démocraties sociales, c’est la fin des nouvelles frontières comme la protection sociale : aujourd’hui, nous sommes dans un temps de réglages fins, et ces réglages apparaissent plutôt comme des diminutions que des progrès ; le second, c’est l’impression produite par la mondialisation que le progrès social est menacé dans nos pays, menacé par d’autres parties du monde. L’impression domine que l’économie va contre le progrès social, marquant ainsi la fin d’un cercle vertueux, celui du fordisme.

En conclusion, c’est un progrès qui s’oppose à l’humain plus qu’il ne le sert. Aux vieilles peurs du luddisme, du Dr Folamour, s’ajoute la prise de conscience de la menace pour l’œcoumène, dans une société fragilisée. Ces constats conduisent au refus du progrès et à la mise en doute des bienfaits de la croissance. Est-ce pour autant la bonne conclusion ? au contraire, l’analyse des réticences de la société envers le progrès n’incite-t-elle pas à repenser un nouveau modèle de croissance, le seul à même de mettre fin aux effets pervers dénoncés ? Car seul le progrès peut engendrer la reprise d’un cercle vertueux.

Pour cela, il faut aussi un sursaut intellectuel, spirituel :  il faut réinvestir socialement la notion de progrès, lui redonner du sens, pour passer de cette impression de mouvement perpétuel qui tourne à vide à  un progrès qui enrichisse le capital humain, écologique,…. Il ne s’agit pas  seulement du progrès de la société, mais aussi du progrès humain, individuel, car comme l’écrivait Baudelaire : « pour que la loi du progrès existât, il faudrait que chacun voulût le créer ». Le désir individuel de progrès crée l’espérance d’une société : il n’est pas de meilleur moteur que le progrès pour changer les choses.

Quelques réflexions sur ce que pourrait être ce progrès humain.

Tout d’abord, le progrès humain ne peut plus se concevoir que dans une perspective de développement durable prenant en compte différents facteurs dont le facteur environnemental. En détournant Cioran, on peut dire qu’aujourd’hui prédomine l’impression que le progrès est l’injustice que chaque génération commet non pas à l’égard de celle qui l’a précédée, mais de celle qui va la suivre. Or nous avons l’obligation de prendre en compte les générations futures. Pour ce faire, il serait absurde de ne plus parler de progrès ou de croissance ; cela serait surtout égoïste et irresponsable. Nous avons besoin de progrès, de croissance, pour construire un modèle de développement durable cohérent, socialement, écologiquement. Le modèle de croissance économique actuel doit être réorienté, repensé, pas détruit : sans investissements massifs, sans progrès technologique, parviendra-t-on à améliorer la situation de la planète, à faire baisser les émissions de gaz à effet de serre, à réduire la déforestation, à dépolluer ? et surtout y parviendra-t-on en réduisant les inégalités sociales, parviendra-t-on à un développement social ? Le modèle de décroissance, c’est par exemple limiter la voiture sans créer des infrastructures de substitution : est-ce vraiment une politique de développement durable socialement juste ?

La croissance que nous voulons construire doit prendre en compte de nouveaux indicateurs : c’est un des enseignements de la commission Sen/Stiglitz.

Ensuite, le progrès doit être accompagné de protections, de filets. Rabindranath Tagore écrivait qu’« aucun progrès ne peut être acquis par une société sans passer par la souffrance. » C’est cette souffrance, face à des évolutions nécessaires, qu’il faut atténuer au maximum. La mondialisation est vécue comme un changement menaçant socialement ; pourtant des évolutions sont nécessaires (Tony Blair le disait récemment : « dans un monde qui change malheur à celui qui reste immobile ») : il faut donc inventer de nouveaux parcours sécurisés (fléxécurité), de nouvelles formes de protections face à ce que Robert Castel appelle « la montée des incertitudes ». Cela est également valable pour le progrès technologique : face aux risques, il faut inventer des protections, des mécanismes sociaux d’acceptation du risque au regard des bénéfices, mais en gardant bien présente cette dimension de proportionnalité aux connaissances scientifiques que pose le principe de précaution.

Enfin, il ne peut y avoir de progrès sans cohésion sociale ni intérêt personnel au progrès. Les inégalités sociales et leur creusement, l’impression de déclassement, de descenseur social, ont une grande part dans la méfiance envers la croissance. L’objectif de cohésion sociale est nécessaire au progrès, dans la mesure où celui-ci doit être un but partagé, avec un consensus sur sa nature, ses modalités, et sa redistribution. Pour cela, il est nécessaire que chacun sente qu’il a les mêmes chances et les mêmes possibles, qu’il peut être acteur du progrès comme bénéficiaire à part égale. L’intérêt personnel au progrès, c’est aussi revaloriser le progrès personnel, l’éducation (John Fitzgerald Kennedy : « nos progrès en tant que nation dépendent de nos progrès en matière d’éducation »), la formation, la culture.  L’avenir dépend avant tout de l’Humanité : c’est elle qui construit le progrès, qui ne s’impose pas comme une donnée extérieure. Cette appétence sociale pour le progrès ne peut d’ailleurs se bâtir sans un réel questionnement sur l’Homme dans le progrès, abordant des questions comme le vieillissement, comme la procréation, la fin de vie, le modèle familial.

Ces constats amènent à inventer un nouveau modèle de croissance, qui repose sur un progrès économique et matériel continu, mais réorienté vers :

–   la redistribution sociale, le progrès par la cohésion sociale, la lutte contre les inégalités (ce qui participe au bonheur, cf. l’exemple danois), notamment par des politiques actives d’égalité des chances ;

–   la qualité de vie, la préservation d’un cadre de vie, la place des loisirs, mais aussi la socialisation ; l’investissement dans le progrès humain personnel, dans l’éducation par exemple, n’est certainement pas une idée dépassée ! (propositions de la commission Sen/Stiglitz, va plus loin que l’IDH dans ces indicateurs de qualité de vie) ;

–   la préservation de l’avenir, des ressources naturelles, de l’humanité de l’Homme, l’investissement dans la connaissance, l’éducation…

Cependant, nous ne devons pas commettre l’erreur de penser que ces objectifs se réaliseront sans croissance économique. C’est bien l’inflexion de cette croissance qui est en jeu, et qui implique des décisions fortes, très concrètes, comme par exemple taxer tout ce qui nuit au capital humain, environnemental, culturel… , transformer les externalités négatives de la croissance en externalités positives pour tous et les faire diminuer.

De véritables enjeux politiques se dessinent donc :

–   le lien entre modèle de croissance et politique de civilisation est réel ; il ne s’agit pas d’un gadget, mais bien de l’essence même de ce qui conduit une société au progrès ;

–   la question centrale du rapport de l’Homme au progrès doit être traitée par le politique dans toutes ses dimensions : bioéthique, rapport entre les âges, protection contre les risques sanitaires liés à la technique… l’intime est entré dans le champ du politique – et l’inverse est également vrai.

Peut-être qu’aujourd’hui, nos démocraties sont trop tournées vers « l’ingénierie sociale de détail » (Karl Popper), et pas assez  vers de nouvelles frontières. Or les enjeux sont là, les transformations silencieuses, pour reprendre la belle expression de François Jullien, sont à l’œuvre, et le politique ne s’en saisit pas assez. C’est pourtant de là qu’il faut repartir pour régler notre quotidien, et non pas partir du quotidien en essayant de faire système. Il reste encore des utopies pour notre génération ; pour les suivre, encore faut-il croire au progrès.

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