Figures libres/Sciences

Ondes et santé : le débat confisqué

ondes

Une nouvelle enquête, dite Interphone, vient confirmer ce que l’expertise collective de l’AFSSET avait  déjà affirmé à l’automne 2009 : il n’existe, à ce jour, pas de risque connu pour l’homme provenant de l’exposition aux ondes utilisées pour la téléphonie mobile. Je vois déjà tous ceux qui lisent cette première phrase et se mettent à hurler : comme toutes les études, celle-ci fait l’objet de critiques, la période de l’étude correspond à des usages révolus du téléphone, il y a bien une étude kazakh qui montre que les fruits de la passion changent de couleur après avoir passé une année à côté d’un mobile émettant à pleine puissance, et notre cerveau est bien proche du fruit de la passion, et puis, il y a des gens qui ne vivent plus depuis qu’une antenne relais s’est installée dans leur champ de vision, je l’ai vu sur France 3. Mais ces gens là se trompent de débat : la question pour la société est de savoir que faire en l’état actuel des connaissances, quelles précautions appliquer, de manière proportionnée à ces connaissances. Car ces résultats ne signifient pas qu’il ne faille rien faire, mais qu’il faut bien être conscient de la nature des décisions à prendre, sociales et non sanitaires, et des différences de précaution à appliquer.

Prenons un exemple simple : la focalisation du débat sur les antennes-relais lors du Grenelle des ondes. Le principe de précaution est avant tout un principe de proportionnalité. Il faut donc prendre des mesures adaptées au niveau de doute que l’on peut établir scientifiquement à un niveau donné sur un sujet. Si l’on prend l’exemple des ondes électromagnétiques, les études validées sur l’impact des ondes émises par les antennes-relais ne révèlent à ce jour aucun impact pour la santé humaine ; il en va de même pour celles concernant les ondes émises par le téléphone mobile, même si certaines études, validées scientifiquement, font apparaître des conséquences cellulaires possibles de l’exposition aux ondes, aux effets encore non démontrés. Si l’on part du principe de précaution, c’est sur cet axe qu’il faudrait agir. Il existe d’ailleurs des recommandations de l’OMS depuis 1998 qui préconisent l’usage du kit mains libres, décommande l’utilisation par les enfants,… C’est d’ailleurs le sens des recommandations de l’AFSSET, qui insistent sur la précaution sur l’usage du téléphone mobile. Mais le débat s’est focalisé sur les antennes relais, avec des réminiscences de psychose collective, comme à Saint-Cloud où un immeuble s’est rempli de gens malades à cause d’une antenne….pas encore mise en service. Les associations tirent d’une étude douteuse un seuil magique de 0,6 V/m auquel il faudrait ramener toutes les émissions d’ondes. Certaines communes ont d’ailleurs entrepris une expérimentation visant à réduire à ce seuil les émissions. Que les choses soient claires : je ne suis pas contre une telle expérimentation – d’abord parce que je suis pour les expérimentations en règle générale, ensuite il faut répondre à l’inquiétude de nos concitoyens, légitime parce qu’exprimée (et non parce que justifiée sur le plan scientifique), enfin, j’en comprends bien l’intérêt politique… Mais je ne suis pas certain que ceux qui s’y sont engagés aient pesé toutes les conséquences : aujourd’hui, tout le monde veut avoir accès aux services de téléphonie mobile. Avec un tel seuil, cela signifie une multiplication insensée des antennes relais, et surtout un danger potentiellement accru pour la santé. En effet, si l’on considère que les émissions depuis le téléphone sont les plus potentiellement dangereuses, et que le téléphone émet à pleine puissance quand il change d’antenne de référence, on imagine bien qu’avec des seuils bas et donc des antennes multipliées, le danger s’accroît. Mais l’antenne est néfaste, laide, visible, alors que le téléphone rend quand même bien service…. Nous ne sommes pas dans le domaine du principe de précaution, mais dans l’irrationnel. D’ailleurs, certains élus, devenus spécialistes de la méta-analyse, proclament : « au-dessus de 0,6 V/m il y a un danger, en-dessous on est sûr qu’il n’y en a pas » – deux assertions aussi fausses à ce jour.  Cela ne veut pas dire qu’il ne faille rien faire ! Il est certainement possible de prendre des mesures sociales : mutualisation des antennes, amélioration de la concertation, cartographie des sites, emplacements hors de certains bâtiments, meilleure intégration au paysage, essais raisonnables de baisse de puissance,… A titre personnel, je souhaite qu’on améliore le travail sur toutes ces questions, mais il faut bien avoir conscience que nous sommes aujourd’hui dans un traitement social de la question. C’est un peu le même problème pour l’hyper électro-sensibilité. Ce n’est pas parce que cette « maladie »  n’existe pas en tant que pathologie identifiée, avec des symptômes précis ayant une explication établie, qu’il faut laisser des gens qui souffrent sans accompagnement. Sans pour autant tomber dans une médicalisation qui serait sans effet : difficile de trouver des traitements à un phénomène dont on ne sait aujourd’hui s’il relève de la physiologie ou de la psychologie.

Voici l’analyse qu’il est possible de faire raisonnablement. Si nous voulons aller plus loin que ces mesures, il faut avoir conscience qu’il s’agit d’un choix de société, mû par l’aversion au risque, et non d’une décision fondée scientifiquement. Réduire le bain d’ondes ambiant, être vigilant  sur l’usage du téléphone portable, voici des objectifs proportionnés. Mais il ne faut pas se tromper de justification. Dans ce débat, la parole scientifique, dès lors qu’elle n’était pas conforme au ressenti de certaines associations, a toujours été contestée par ces dernières, qui avaient été institués représentants de la société civile dans réunion officielle, celle du Grenelle des ondes qui s’est tenue au Ministère de la Santé. Voir les représentants de l’OMS insultés comme n’ayant aucune connaissance sanitaire par des retraités en furie est une expérience rare ! Aucun expert n’est assez indépendant pour eux, la meilleure preuve est qu’ils possèdent tous un téléphone mobile. Ah si, il existe un expert indépendant : ses études sont sur internet, toutes les instances de validation scientifique n’y accordent aucun crédit, mais Mme Dupuis de l’association « J’aime-mon-château-d’eau-Lot-et-Garonne » en a fait son idole. Est-il légitime de laisser ce point de vue guider la décision politique ? Je ne le pense pas. C’est un débat biaisé, car le sociétal et le scientifique sont  perpétuellement entremêlés. C’est un débat confisqué, parce qu’une double minorité de blocage, celle d’associations qui ne représentent qu’elles-mêmes, et celle du lobbying des télécoms bien maladroits quand il s’agit de faire la moindre concession, ont réduit à un affrontement stérile ce qui aurait pu être un beau débat sur l’utilisation du principe de précaution. Ne nous leurrons pas, ce n’est pas la société civile qui s’est exprimée, encore moins les citoyens dans leur ensemble. Or la santé publique a plus que jamais besoin de démocratie, on l’a vu sur d’autres dossiers comme la grippe A H1N1. En laissant s’accréditer l’idée que tous les avis à coloration scientifique se valent, que chacun peut s’improviser expert, on détourne le débat démocratique parce qu’on ne lui donne pas les bons fondements ; il n’est pas du rôle du politique de valider telle ou telle étude scientifique ; il est de son rôle de hiérarchiser les sources, à l’aide des mécanismes d’expertise qu’il a mis en place, et de proposer des bases consensuelles pour une discussion.

Le rouge et l’expert. On en revient au Président Mao qui proclamait « le rouge prime l’expert ». Certes, il est bon que le politique sache prendre ses responsabilités en dernier ressort. Mais après un temps où le scientifique puis le technocrate conduisaient la politique par une sorte de rationalité à marche forcée qui oubliait justement la dimension de choix social, le balancier est revenu dans l’autre sens. Et nous devons gérer le paradoxe d’une société technophile qui pense plus que jamais en termes de risques et cherche à s’en prémunir.

Que l’on comprenne bien le sens de cet article. Demain, peut-être, la nocivité des ondes sera établie – ou pas,  je n’ai aucun avis sur la question, aucune connaissance pour le prédire. Mais cela ne veut pas dire que l’on aura eu tort de ne pas agir suffisamment aujourd’hui. La comparaison avec l’amiante, par exemple, est erronée : ce qui est reproché dans ce dossier, c’est justement le fait que les avis scientifiques se sont traduits très tardivement en interdiction sanitaire. Dans le cas présent, je suis pour que nous essayions de réduire davantage l’exposition du public aux ondes et surtout que nous nous intéressions plus particulièrement au mobile lui-même. A titre personnel, je suis de plus en plus vigilant quant à l’utilisation du téléphone portable, suivant en cela le principe de proportionnalité qui doit être indissociable du principe de précaution pour que celui-ci demeure un principe d’action, et non un obstacle au progrès, une sorte d’état d’urgence que l’on peut décréter à tout bout de champ. Dans le déni de la démocratie.

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