Figures libres/Humeurs

La jeunesse n’est qu’un mot (la vieillesse aussi !)

mendes

Ce titre d’un entretien de Pierre Bourdieu avec Anne-Marie Métailié, réalisé en 1978, n’a rien perdu de son actualité. Bien évidemment, les frontières entre les âges sont construites. Vieillesse et jeunesse ne sont que des mots, mais lourds de sens, et aux conséquences bien réelles sur la structuration de notre société. La vérité est que notre époque est aussi peu favorable aux jeunes qu’aux vieux : il suffit pour s’en convaincre de voir que si l’emploi des seniors est désespérément bas dans notre pays, celui des jeunes l’est tout autant ! D’où la proposition de CV anonymisé en âge sur laquelle je reviendrai. Mais avant toute chose, je souhaite démonter quelques lieux communs.

Nous serions entrés dans une époque qui favorise de manière extraordinaire les jeunes. La vérité est exactement à l’inverse : jamais les jeunes n’ont eu aussi peu de responsabilités dans notre pays. Jamais. Pierre Mendès-France, que j’ai choisi pour illustrer cet article, était député à 25 ans, ministre à 32 ans. Et il n’était pas le seul ! Aujourd’hui, il est extrêmement fréquent d’entendre dire à quelqu’un qu’il est trop jeune pour occuper tel ou tel poste. On entend souvent dire à un jeune, dans la vie professionnelle : « tu as tout ton temps ». Cette remarque est inexacte à plus d’un titre : d’abord, nous n’en savons rien, l’espérance de vie d’un individu étant calculable en moyenne, guère à l’unité ; ensuite, la question n’est pas là : elle est dans l’adéquation entre des fonctions et des compétences. On me rétorquera qu’il ne s’agit pas d’âge mais d’expérience. Mais depuis quand le niveau d’expérience est-il corrélé à l’âge uniquement ? et bien plus encore, la capacité à tirer des enseignements de l’expérience ? Bourdieu note justement qu’à Florence, au XVIème siècle, les notables établis proposaient à la jeunesse une idéologie de la virilité, de la virtú, et de la violence, ce qui était une façon de se réserver la sagesse, c’est-à-dire le pouvoir. Voici ce qu’est l’expérience : une notion construite, un argument conçu pour conserver le pouvoir.

Bien évidemment, il existe des explications concrètes à ce retard dans l’accès aux responsabilités des jeunes : l’allongement de la durée de la vie, des études de plus en plus longues,… Cela explique peut-être en partie cette situation de fait, mais n’explique en rien le paradoxe suivant : notre société est marquée par un véritable « jeunisme » tout en écartant les jeunes. Ce paradoxe s’explique assez simplement : en faisant justement de  la valeur « jeune » une référence pour tous les âges, ceux qui influencent sur notre mode de vie et notre manière de concevoir la société ont brouillé les cartes. Il y a bien une classe d’âge dominante aujourd’hui, dont le cœur se situe entre 45 et 55 ans, et plus globalement entre 40 et 65. Leurs figures de proue, celles qui témoignent dans les dossiers « être jeune à 50 ans » des magazines, veulent rester jeunes, ils affichent des signes ostensibles de cette jeunesse : ils font du jeunisme, mais bien pour eux !  C’est à dire qu’ils veulent continuer à occuper la place des jeunes ; en tout cas occuper une place que les jeunes ne peuvent pas atteindre puisqu’ils remplissent les mêmes caractéristiques extérieures de jeunesse en y ajoutant cette donnée magique, l’expérience, que le jeune serait bien en peine de rattraper ! Aujourd’hui, dans les publicités, les visages présentés ne semblent même plus avoir besoin de crème anti-rides tant ils paraissent jeunes malgré leurs 50 ans. Et ce n’est plus James Dean qui roule dans une petite voiture de sport, mais son père – voire son grand-père ! La fureur de vivre de la jeunesse s’est déplacée de quelques générations, au profit d’un rééel mal-être d’une jeunesse sans grande perspective d’évolution, si ce n’est le « déclassement » – pour reprendre le titre de l’excellente étude de Camille Peugny.

J’apprécie énormément mes collègues plus âgés, parce que ce sont des collègues formidables, parce qu’ils ont des expériences différentes des miennes. J’ai beaucoup d’amis de tous les âges, de plus de 60 ans à 20 ans, qui ont tous des choses extrêmement variées à raconter. Je n’aime pas dire de quelqu’un qu’il est trop vieux pour occuper un poste, car je ne pense pas que l’âge ait une grande signification si l’on excepte les postes qui réclament une forme physique. Mais pourquoi donc toute tentative d’exprimer cette vérité simple, qui est que les jeunes ne sont pas spécialement bien traités dans notre pays, qu’on leur accorde peu de responsabilités, tombe-t-elle immédiatement sous le soupçon d’un jeunisme anti-vieux ? L’inverse n’est pas vraie : quelqu’un qui vous dit « tu as tout ton temps » n’est pas considéré comme anti-jeunes.

Alors même que nous sommes entrés dans une période de réflexion sur les âges de la vie, dans le cadre de grands chantiers comme la retraite ou la dépendance, la meilleure chose à faire serait de cesser de fixer des limites, des coupures arbitraires, de considérer les âges comme des indications fixes. Et d’ailleurs, dans la mesure où jeunes et seniors sont confrontés aux mêmes biais sur le marché du travail, ne faudrait-il pas promouvoir le CV anonyme en âge ? Je sais, la proposition peut paraître idiote : après tout, les années de diplôme, la longueur de la carrière, sont de parfaits indicateurs de l’âge d’une personne. C’est vrai, et il est indéniable que l’on peut utiliser une expérience vieille de dix ans pour obtenir un poste. Mais il serait possible de ne mettre en avant, dans les premières phases de recrutement, que les diplômes, sans année, et les deux derniers emplois exercés, sans mention de durée. Voici une mesure qui serait profitable autant aux seniors qu’aux jeunes. Certes, elle ne changerait pas radicalement les choses, dans la mesure où tout entretien d’embauche plus approfondi permettrait de donner un CV complet et de révéler plus ou moins l’âge du candidat. Mais elle serait un déclic pour les recruteurs, qui pourraient se trouver en face de candidats dont ils ne soupçonnaient pas l’âge – dans un sens ou dans l’autre ! Cette proposition est certainement irréaliste ; mais elle traduit la nécessité de sortir de préjugés qui sont de plus en plus bloquants pour notre société, qui nuisent à son dynamisme,  sa richesse, à sa cohésion. A l’heure où les âges tabous, comme 60 ans pour la retraite, volent en éclat, sachons enfin en finir avec nos visions étriquées des âges de la vie !

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