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Nouveau bal tragique à Colombey

 

De Gaulle

Les étudiants de mai 68 ne s’y étaient pas trompés, le rebelle, c’est bien lui ! Cette dimension a pourtant été bien oubliée alors que, 70 ans après l’appel du 18 juin, toute la France célèbre le Général de Gaulle. Certes, une controverse assez idiote sur les vertus littéraires des Mémoires est venue ajouter la touche de polémique qui manquait à cette belle unanimité, mais, globalement, tous les partis confondus se sont joints pour cette commémoration. Pourtant, ce fut essentiellement une guirlande de platitudes dont fut décorée la statue du Général de Gaulle en cette journée. Une deuxième mort en belle et due forme. Si l’on excepte les témoignages de quelques compagnons de la première heure (et nous eûmes à Courbevoie une belle soirée avec les témoignages d’Arthur Saint-Gabriel, Claude Kuntz et Lucien Maroteau), mieux vaut relire Romain Gary, et ses textes comme « Ode à l’homme qui fut la France », que d’écouter ou de lire les banalités servies pour cette occasion. Les initiatives d’Europe 1 ou de Libération, visant à présenter un compte-rendu des événements de la journée, étaient intéressantes, mais elles tombaient dans le travers le plus évident : faire comme si le 18 juin 1940 avait eu un sens le jour même. Or il n’en fut rien. Il fallait être dangereusement fêlé – c’est à dire terriblement lucide – pour suivre le Général de Gaulle en juin 1940. Même une personnalité révoltée par le comportement du Gouvernement légal, comme Roland de Margerie dont les Mémoires viennent de paraître, rate le rendez-vous avec De Gaulle à Londres. Alors que s’est-il réellement passé à Londres le 18 juin 1940, et qu’est ce qui pourrait nous servir de ligne conductrice pour aujourd’hui ? C’est cet aspect le plus déroutant du Général de Gaulle, qui ne se limite pas à juin 1940, mais se retrouve en 1945, puis à partir de 1958, qu’il aurait fallu mettre en avant : la capacité d’analyse combinée à la vision. Une vision créatrice, mais qui repose sur l’analyse – une analyse qui n’est pas soumise au moment et au lieu présents. De Gaulle le disait lui-même : « le plus difficile est de rester réaliste quand on a un idéal, et de garder son idéal quand on voit les réalités » : c’est ce double impératif qui doit continuer à nous conduire.

L’appel du 18 juin, loin d’être un texte seulement lyrique qui ferait appel aux grands principes, est un texte fondamentalement analytique : il présente le conflit comme une guerre mondiale, parle des ressources de l’industrie américaine, de la guerre mécanique.  Mais cette analyse, qui se révèlera juste, est mêlée à une exigence morale. Celle-ci ne procède pas du temps présent, mais bien du temps long. La légalité du moment n’est pas la légalité républicaine ; l’opinion publique du moment n’est pas le sentiment national. Les droits sociaux de 1945 répondent à la même analyse de la société ; les mesures financières drastiques et nécessaires de 1958 aussi. Et quand De Gaulle cède à la facilité, en acceptant par exemple le Plan Pleven face aux préconisations de Mendès-France en matière monétaire, il reconnaît ensuite qu’il s’agissait là d’une erreur.

Le gaullisme, c’est donc prendre de la hauteur, être capable d’une analyse qui dépasse les données du moment – qu’elles soient techniques ou humaines -, pour penser l’intérêt général sur le temps long. L’analyse : pas la gesticulation médiatique, pas l’action de satisfaction immédiate, mais la réflexion fondée sur les données et le sentiment profond – et non instantané – de la société, sur une vision qui dépasse l’instant présent et la vision étriquée de la réalité. Le temps long : pas le temps des sondages, de la dépêche, de l’article, de la revendication corporatiste, du mouvement de rue. Notre système politico-médiatique, notre système consumériste, favorisent l’immédiateté, et faussent donc l’analyse. La meilleure preuve en est que jamais nos gouvernants n’auront installé de conseils d’analyse, de centres prospectifs, de conseils d’orientation, pour se donner l’impression de prendre en compte les transformations silencieuses de notre société, de notre économie, de notre influence, celles justement qu’il faut traiter dans l’action politique avant qu’il ne soit trop tard. Mais, une fois la bonne conscience acquise par la création de ces organismes, ils se préoccupent du sondage de la semaine suivante. Un bon exemple en est le Conseil d’orientation des retraites, destiné à produire un diagnostic partagé, et dont les avis sont de toute façon remis en cause. La réforme des retraites ne doit d’ailleurs pas se conduire en oubliant un des deux ensembles du triptyque analyse/vision. Si les mesures techniques proposées répondent au problème posé, tout ce qui peut susciter l’adhésion à l’effort commun, c’est-à-dire la prise en compte de l’égalité, la fraternité qui est celle de la retraite par répartition, doivent être mis en avant. Cette réforme doit procéder d’une vision de la société.

Car le gaullisme est aussi une vision de la société holiste, où la cohésion repose sur l’adhésion à un idéal commun, sur une solidarité qui n’est pas seulement proclamée, mais bien réelle (pourquoi a-t-on perdu de vue ce que représente la Sécurité sociale en termes de solidarité tant verticale – entre générations – qu’horizontale – au sein d’une même génération ?), à un projet commun, où le politique, l’économique et le social ne peuvent être séparés, et qui s’appelle la France. Dans ces temps de crise, plusieurs aspects de la pensée du général de Gaulle n’ont pas pris une ride, comme son attachement à la participation. Marc Fraysse, que nous avons reçu avec beaucoup d’intérêt à Courbevoie pour nous parler de son ouvrage De Gaulle, l’homme de 2012, revient sur cet aspect important de la conception gaullienne de la société, une participation de tous à l’économie qui responsabilise, et où le salarié n’est pas seulement associé aux résultats de l’entreprise, mais  bien aussi à sa conduite. Car les aspects financiers ne suffisent pas ; ce qui manque aujourd’hui, c’est le sens et la fierté de la participation à la marche de l’économie nationale. Il y a une dimension morale et spirituelle indéniable dans le projet social gaulliste : les mêmes qui trouvent ces termes dépassés se rendent-il compte que c’est cela même qu’ils admirent chez Barack Obama ? La politique française manque aujourd’hui de cette dimension. Quand le Président de la République, Nicolas Sarkozy, a commencé à exprimer sa conviction qu’une politique de civilisation était nécessaire, ses propos sont tombés à plat. Peut-être le moment était-il mal choisi ; peut-être le décalage était-il trop grand entre l’hyperactivisme du Président et ce discours des valeurs. Il n’en reste pas moins que l’erreur a été d’en rester là. Nicolas Sarkozy l’a pourtant bien compris : s’il veut gagner l’élection de 2012, il va être nécessaire de replacer son action réformatrice, au bilan très positif, dans une vision de la France et des Français qui rassemble et qui mobilise. De redonner du sens. De redonner de la cohésion, non dans l’immobilisme, mais bien dans une dynamique commune.

Chacun avait vendredi sa leçon de gaullisme à donner. Que ne ne sont-elles pas plus appliquées !

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