Arts/Culture/Figures libres

Un peu d’architecture sacrée pour changer

Courbevoie possède (en plus de Saint-Pierre-Saint-Paul et de Saint-Maurice de Bécon, deux églises à l’architecture très typée, l’une de la fin du XVIIIe siècle, l’autre du début du XXe siècle) deux églises très récentes, Notre-Dame de Pentecôte à La Défense, achevée en 2001, et Saint-Adrien, au Faubourg de l’Arche, qui vient d’être consacrée (20 juin 2010) et remplace elle-même une église moderne. Il faut y ajouter le temple luthérien de la rue Kilford, que connaissent bien tous ceux qui empruntent le transilien vers La Défense, et l’église évangélique de la rue du 22 septembre, construit il y aune dizaine d’années (architecture en briques et verre).

Je profite de ce patrimoine pour exhumer de mes cartons un article que j’avais écrit en 2003 dans le Sénevé, dont je n’ai plus l’original, et qui est en train de disparaître d’internet – et en plus il manque les schémas. Un moyen de le sauvegarder (et avec votre mansuétude pour un écrit de jeunesse).

2760929082_3bd4bcfb1b Notre-Dame de Pentecôte à La Défense

Image_choeur_vue_globale-b7a5b Saint-Adrien dans le Faubourg de l’Arche


Tradition et modernité dans l’architecture religieuse catholique

De quelle manière la forme, le plan d’une église sont-ils liés à la tradition, aux textes, à la liturgie ? « Les différentes époques et les rites divers ont organisé les lieux de célébration d’une manière profondément révélatrice de l’évolution de la liturgie selon les temps et les espaces. Réciproquement, la disposition et l’aspect des édifices sacrés influent fortement le sentiment religieux de ceux qui s’y rassemblent et leur dictent en partie leur comportement », note Suzanne Robin. Or l’église comporte une dimension qui la distingue de tout autre édifice, car le culte n’est pas seulement cérémonie humaine, mais « mystère » : la réponse architecturale apportée aux exigences de la liturgie ne peut être seulement pratique, mais doit également contribuer à la manifestation du sacré. Quels sont les apports du XXe siècle dans la réflexion sur l’incarnation du sacré ?

 

Quelques rappels historiques.

Se distinguent trois principales époques de la célébration eucharistique : la liturgie est célébrée du premier au quatrième siècle dans des « maisons-églises » ; jusqu’au IXe siècle, le plan basilical domine; enfin le Moyen-Age restitue à partir du Xe siècle le « rôle matériel du Temple, Maison de Dieu et tombeau des Saints » (Suzanne Robin, Églises modernes,  éditions Hermann, 1980), institue les fonctions et les formes de l’église qui se poursuivent jusqu’à nos jours.Jusqu’au IVe siècle, la célébration eucharistique se déroulait dans des maisons privées aménagées à cet effet. L’intensité et la chaleur de ces assemblées inspireront les concepteurs d’églises de la seconde moitié du XXe siècle, dans leur recherche de la simplicité. A l’époque paléochrétienne, la forme des églises reprend celle de bâtiments publics romains, surtout les basiliques. Les chrétiens ne choisissent pas une architecture de Temple, mais de lieu de réunion civile (« là où deux ou trois sont rassemblés en mon nom, je suis au milieu d’eux »). De surcroît, le plan allongé permet la réunion d’une assemblée nombreuse dirigée vers le sanctuaire. L’autel se trouve alors au milieu du peuple, ce que tente de retrouver l’architecture de certaines églises contemporaines.

 

A partir du Ve siècle, les textes préconisent l’orientation du sanctuaire vers l’Orient, et non plus vers Jérusalem et le Saint des Saints. C’est le début d’une tradition essentielle de l’architecture religieuse : au VIe siècle, Grégoire le Grand décide de transférer l’autel dans l’abside. En effet la fréquence de la communion des fidèles diminue, pour disparaître presque totalement au Moyen-Age, jusqu’à sa réintroduction comme pratique normale avec Jean XXIII. Cette évolution se double d’une adoration rendue au Saint-Sacrement, ce qui conduit à partir du XIIIe siècle à mettre en valeur le retable au détriment de l’autel, obligeant également la célébration de la messe dos au peuple. Lors de la Renaissance carolingienne, a lieu une réorganisation liturgique. L’importance du culte des saints commande de nouvelles formes architecturales (dédoublement du choeur, cryptes). A partir de cette époque, le clergé est seul concerné par la pratique du culte. Dès le IXe siècle, le choeur (ensemble de l’autel, des sièges ecclésiastiques, et souvent de la chaire ou ambon) est séparé de la nef par une cloison, écartant ainsi le peuple des fidèles de toute participation. La liturgie exclut les fidèles, pour la procession d’offertoire comme pour les chants, la communion ou encore l’office de la Parole, exécuté en latin, langue morte depuis le VIIIe s.

 

Le Père Violle (in « Cette demeure est le signe du Mystère de l’Eglise », dans Revue des Chantiers du Cardinal, mars 1988) note que « le langage roman est totalement symbolique car il appartient à une culture rurale et monacale pour laquelle tout est symbole de Dieu. » L’architecture romane marque une rupture avec l’époque précédente restée fidèle à la formule traditionnelle élaborée par les architectes du IVe siècle (plans en croix latine ou allongés), malgré les quelques innovations de l’époque carolingienne. L’accueil des fidèles dans les cathédrales, l’accès aux reliques des saints, la célébration du culte par de nombreux prêtres expliquent les nouvelles formes des églises romanes : chapelles rayonnantes, cryptes, déambulatoire. On assiste également à une jonction des fonctions liturgiques autrefois dispersées : les martyria sont remplacés par des cryptes et les baptistères par des fonts baptismaux. Les espaces sont très individualisés, en fonction de la liturgie, de la séparation entre clergé et fidèles et des besoins pastoraux de l’église (églises de pèlerinage avec un plan permettant à la foule de tourner autour du transept). L’austérité caractéristique du style roman se veut un moyen de faciliter le recueillement, la prière, la méditation. Dans les églises romanes, le rôle de la lumière est central : l’eucharistie est célébrée à l’Est, la lumière sublime le sanctuaire; elle est une émanation divine, dotée d’une signification transcendante.

Durant la période gothique, les plans ne changent guère : ils sont la conséquence de la relative complexité de la liturgie et surtout de la séparation croissante entre clergé et fidèles. A l’inverse, les Dominicains tentent de rapprocher le peuple et les célébrants, en matérialisant le lieu de rencontre entre fidèles et les moines, lieu de la Parole de Dieu. L’architecture gothique, avec l’élévation de la voûte en ogive, réalise des églises plus lumineuses, ce que prône l’abbé Suger dans son traité. L’intérêt du gothique pour la luminosité provient de la théologie de la lumière, développée par le Pseudo-Denys l’Aréopagite dans l’Antiquité tardive, qui énonce que la lumière unifie l’espace intérieur de l’église avec les fidèles pour former l’ecclésia. Ainsi la cathédrale de Beauvais, avec des voûtes de 48 m de haut, et des baies de 45 m de haut pour le chevet. L’époque gothique se distingue par l’importance de la cathédrale, qui représente un défi architectural, et proclame la puissance de l’Eglise. Le Moyen-Age marque, en effet, l’apogée de la symbiose entre l’Eglise et la société. Les cathédrales n’étaient pas seulement des lieux de culte mais aussi des lieux de réunion publique. Cependant à partir du XIIIe siècle, elles sont accaparées par le clergé. En réaction, des mouvements (confréries, ordres mendiants) prônent une religion proche du peuple. A partir du XIIe siècle, des messes sont dites dans des chapelles où les fidèles peuvent communier, et où l’Evangile est donné en langue vulgaire.

A la Renaissance, la structure de l’église demeure celle du gothique mais les volumes s’unifient; le transept disparaît au profit d’un plan allongé simple ou d’un plan centré symbolisant la perfection. C’est alors que des mouvements religieux en marge de l’Eglise (Vaudois puis protestants) lancent des attaques contre les églises, qu’ils considèrent uniquement comme des lieux de réunion.

Le concile de Trente (1545-1563) introduit de grands changements dans l’architecture religieuse. Ainsi que l’écrit le père Violle, « le langage baroque ou classique s’adresse à des hommes qui vivent le drame des déchirures des Chrétiens. Cette architecture se marque par ses « gloires » au-dessus des tabernacles, qui marquent la présence de Dieu, par des retables sur les autels qui donnent à contempler les mystères du Christ, par ses tableaux qui montrent les saints en extase ou des martyrs, par la lumière qui descend du ciel par les vitres blanches du dôme et de la nef. » Le plan allongé, adapté à la liturgie, est retenu car il permet une mise en valeur de la prédication. Pour développer le « prône », les autorités ecclésiastiques suppriment le jubé et la clôture, permettant aux fidèles de bien voir la messe à défaut d’y participer.

Au XVIIIe siècle a lieu un retour à l’Antiquité, avec le néo-classicisme : ce retour est purement formel, avec l’imitation du temple antique, et des plans en forme de croix grecque, ou basilical. Cette tendance se poursuit dans le premier XIXe. Les architectes ne font preuve d’aucun souci d’unité ou d’originalité; ils utilisent toutes sortes de plans, avec des façades néo-gothiques, néo-romanes, néo-byzantines,… Ce n’est qu’au XIXe siècle qu’apparaissent des bancs amovibles dans la nef pour les fidèles.

L’architecture religieuse reste dans une tradition comprise comme imitation : les églises sont sombres (néo-byzantines) ou lumineuses (néo-gothiques) selon le parti pris architectural. Il n’existe pas de réflexion sur les besoins liturgiques, ou la mise en valeur de la parole. La construction de Saint-Jean-de-Montmartre, première église en béton armée édifiée entre 1894 et 1904 par Anatole de Baudot, de style néo-gothique, utilise les possibilités offertes par les matériaux nouveaux. Ces bouleversements sont accompagnés d’un changement de la situation de l’Eglise catholique en France avec la loi de 1905 ; l’Eglise est désormais seule responsable des constructions religieuses. Deux organismes jouent alors un rôle primordial : les Chantiers du Cardinal fondés en 1931 et la Commission interdiocésaine d’art sacré (CIAS), fondée en 1960, et confortée par Vatican II. Dans cette histoire tumultueuse, la question fondamentale est bien celle de l’adaptation à la liturgie de l’époque, et de la capacité à rendre compte du « mystère de l’Eglise », du sacré présent dans le bâtiment. Elle demeure la même au-delà de la querelle entre anciens et modernes. : « Comment une église répond-elle à ce que Jésus veut qu’elle soit ? »

 

L’architecture religieuse du XXe siècle entre tradition et modernité.

Évolution des idées

L’idée de se libérer du solennel – et donc en partie de la tradition comme poids et non comme référence – sans pour autant le détruire prend sa source dans la réflexion de l’Eglise en Allemagne dans les années 1930. En France, des constructions comme celle de Notre-Dame du Raincy en 1923 par les frères Perret marquent cette évolution, même si cette tentative reste marquée par des formes traditionnelles. « Cette église magnifique possède un visage qui est un masque », note, critique, Le Corbusier. Avant 1945, le renouveau de l’art sacré et précède celui de l’architecture sacrée, tant le débat sur le respect des formes traditionnelles est pesant. La politique de construction et d’aménagement d’églises est confiée à de grands artistes : Matisse pour la Chapelle du Rosaire des dominicaines de Vence, et Fernand Léger pour Notre-Dame d’Assy. Mais les recherches formelles des architectes après 1945 font que parfois la spiritualité d’une église, voire la façon dont la liturgie s’y déroule, semblent créées par l’architecture. Ainsi Le Corbusier imagine-t-il à Ronchamp un lieu à l’atmosphère très religieuse mais dénué de liens avec la tradition, ce qui ne l’empêche pas d’être adapté aux besoins pastoraux. Dans ce cas, le lieu crée en partie la spiritualité, autant qu’il en découle.

 

La structure de l’espace

L’organisation de l’espace cultuel distingue les parties réservées au clergé, celles aux fidèles, et les lieux communs. Les deux moments de l’échange entre ces deux groupes sont l’audition de la Parole de Dieu, et le sacrifice eucharistique (le symbolisme du repas implique un rassemblement autour de l’autel). Différents plans ont pu être adoptés :

 

  • la disposition classique, celle de la majeure partie des églises construites depuis le Moyen-Age, place l’assemblée face à l’autel : c’est la « disposition autobus » (comme le dit le père Thizon, responsable des Chantiers du Cardinal) qui ne facilite pas la participation de l’assemblée.
  • le plan concentrique, ou rayonnant autour de l’autel, dans la lignée de la réflexion théologique sur le renouveau liturgique menée par l’école allemande et frère Guardini. Ces dispositions se révèlent parfois cependant peu pratiques dans le déroulement du culte.
  • l’assemblée des fidèles est disposée en amphithéâtre. Ce schéma a été adopté dans la plupart des églises contemporaines car il se révèle fonctionnel, adapté à la liturgie, et propice à un échange entre l’assemblée et le clergé.

Les nouveaux matériaux permettant une grande diversité de formes et de plans, l’espace sacré n’est plus enserré dans telle ou telle tradition, mais s’inscrit dans différentes formes, sacralisées par leurs fonctions liturgiques. Plus que le plan, c’est la disposition des éléments liturgiques qui est essentiel. Le père Thizon déclare que « le but premier est de souligner la présence de l’autel, élément primordial de la liturgie, car il est lieu de célébration et lieu de la présence du Christ. Il y a nécessité de faire tendre les regards vers l’autel, ce qui explique l’importance de la lumière. Au cours du temps, plusieurs formes ont existé pour une même tradition ; l’architecture moderne peut donc innover : dans l’art roman et l’art gothique, l’éclairage se fait par les vitraux de l’abside (avec également parfois un éclairage zénithal dans le gothique), lors de la Renaissance, par le haut ; aujourd’hui on choisit principalement des puits de lumière (ex : Saint-Paul-des-Nations) qui tombent sur l’autel, ou un éclairage zénithal. Toute la structure de l’église est pensée pour tendre vers l’autel au moyen du toit pentu ou des jeux de lumière. Vatican II a repris la position de l’autel qui était antérieure à la fixation du couple autel/tabernacle, avec une célébration face au peuple (certaines églises médiévales étaient conçues pour une célébration face au peuple).» Le plan doit pouvoir ménager un cheminement symbolique entre l’ambon (lieu de la parole) et l’autel. Dans le même esprit, le baptistère est de préférence placé à l’entrée de l’église, ce qui reprend une ancienne tradition, remise à l’honneur par Vatican II : c’est le symbole du baptême à l’entrée, puis du chemin du nouveau baptisé vers l’autel (chemin refait à chaque messe : la démarche du chrétien le conduit à l’eucharistie).

L’évolution urbaine oblige aussi les églises à mieux s’intégrer dans la ville. Le père Thizon souligne la «réelle importance des contraintes d’urbanisme : réglementation, taille des terrains (par exemple, ND de la Pentecôte à La Défense est construite au-dessus de voies de communication). Aussi le principe de réalisme joue-t-il un rôle majeur, et contraint-il parfois à renoncer à des traditions comme celles de l’orientation vers l’Est. Néanmoins, l’Eglise essaie de conserver des signes forts (ainsi, à Saint-Paul-des-Nations à Noisy-le-Grand, le clocher est rendu visible de loin par son positionnement dans l’axe d’un mail). » Au contraire, pour certains architectes, l’église doit avant tout s’intégrer dans le quartier, le narthex est conçu comme un lieu de réunion publique, et le clergé et les fidèles n’ont guère leur place dans les choix esthétiques. Un exemple de cette intégration à la ville confinant parfois à l’effacement est l’église Saint-Luc de Grenoble, intégrée dans un immeuble d’habitation, ou Notre-Dame de Créteil basse et tellement discrète qu’il a fallu ajouter une croix pour marquer sa présence.

Rôle des matériaux

Le béton armé, du fait de sa plasticité autorise de nombreuses recherches formelles; ainsi la chapelle de Ronchamp : ce qui semble un plan allongé se révèle lignes courbes et ondulations, créant ainsi une atmosphère propice à la prière. Notre-Dame du Raincy fut ainsi surnommée la « Sainte-Chapelle du béton armé ». Ce matériau permet également de percer de grandes ouvertures : une attention particulière est prêtée à la lumière, considérée comme très importante dans la liturgie post-conciliaire. Il s’agit d’attirer le regard de l’assemblée sur l’autel. Utilisée dans les métaphores de l’Evangile et de nombreux textes de l’Eglise, la lumière fait partie intégrante de la tradition. Le question de la discrétion ou de la monumentalité est centrale dans le débat post-conciliaire. De même que Jésus a pris corps, il faut que les maisons d’Eglise prennent forme. L’église doit-elle se replier sur les fidèles, être le lieu de la communauté, ou doit-elle être bien visible, proclamer sa vocation missionnaire par une architecture monumentale, et bien souvent audacieuse ? Des années 1960 aux années 1980, l’Eglise choisit plutôt d’édifier des lieux de culte discrets, qui signifient la présence du Christ au coeur du monde, plutôt que la force de l’Eglise. Ce souci d’effacement, pour mieux se concentrer sur le coeur de la liturgie chrétienne et sur l’assemblée, va de pair avec une polyvalence des espaces, dans l’esprit des « Maisons-églises » des premiers chrétiens. Au contraire, depuis une douzaine d’années, l’Eglise choisit une architecture plus monumentale, alliant des recherches formelles fortes avec une adaptation à la liturgie post-conciliaire. Les exemples d’Evry et de Notre-Dame de l’Arche d’Alliance montrent bien cette volonté de proclamer la présence du Christ dans le monde contemporain, ce qui n’exclut pas l’effort porté sur l’assemblée et la méditation.

L’architecture religieuse, la théologie et la liturgie

Le Père Violle insiste sur l’intervention du Pape, des Conciles, des Evêques, non pour défendre telle ou telle esthétique, mais pour légitimer ce qui est considéré comme « le plus parfait instrument capable, à chaque époque, de maintenir la tradition qui à travers l’Antiquité chrétienne nous vient des apôtres eux-mêmes » (Mediator Dei, Pie XII). Ainsi lors du concile de Trente est affirmée la subordination de l’architecture aux rites de la célébration et de l’adoration eucharistiques, « suivant l’usage de l’Eglise catholique et apostolique, reçu dès les premiers temps de l’architecture chrétienne » (23ième et 25ième sessions). L’Eglise est favorable, à l’utilisation de l’art de son temps, dans la mesure où il se met au service de la Foi : « La vénérable Eglise fut toujours amie des beaux-arts. L’Eglise s’est même comportée en juge des beaux-arts, discernant parmi les oeuvres d’artistes celles qui s’accordent avec la Foi, la piété et les lois traditionnelles de la religion, et seraient susceptibles d’un usage sacré » (Vatican II, Liturgie 22). Chaque concile a donc le souci de transmettre une tradition qui remonte aux apôtres, ce qui ne l’empêche pas de soutenir des recherches formelles innovantes.

Le Concile de Vatican II a développé une théologie de l’Assemblée : il s’agissait pour Jean XXIII puis Paul VI de rendre à nouveau la liturgie accessible aux fidèles. Ces réflexions avaient débuté en France dès 1945 grâce au Centre National de Pastorale liturgique et à sa revue « La Maison-Dieu ». Le Concile prône « la participation pleine, consciente et active des fidèles aux célébrations liturgiques », qui est « un droit et un devoir pour le groupe chrétien » (10, art. 14). Au chapitre 7 « Art sacré et matériel de culte » de la Constitution conciliaire de la Sainte Liturgie, est écrit : « l’Eglise n’a jamais considéré aucun style artistique comme lui appartenant en propre mais, selon le caractère et les conditions des peuples et selon les nécessités des différents rites, elle a admis les genres de chaque époque, produisant au cours des siècles un trésor artistique […]. Que l’art de notre époque et celui de tous les peuples ait lui aussi, dans l’Eglise, la liberté de s’exercer pourvu qu’il serve les édifices et les rites sacrés avec le respect et l’honneur qui leur sont dus. » (art. 123) et « Dans la construction des édifices sacrés, on veillera soigneusement à ce que ceux-ci se prêtent à l’accomplissement des actions liturgiques et favorisent la participation active des fidèles. » (art. 124). En s’appuyant sur ces textes, des Instructions conciliaires proclament la nécessité de construire de nouvelles églises et d’aménager les églises anciennes pour qu’elles correspondent à la nouvelle liturgie. Le rassemblement et l’accueil sont mis en avant, comme l’exprime le missel romain de 1969 : « Il faut que le plan d’ensemble de l’édifice soit conçu de manière à offrir l’image de l’assemblée qui s’y réunit », ce qui permet « d’assurer une unité profonde et organique de l’édifice, qui mettra en lumière l’unité de tout le peuple de Dieu ».

Le Père Gueudet (in « L’église, un espace pour une assemblée qui célèbre », Chantiers du Cardinal, décembre 2000) écrit à propos de la théologie de l’Assemblée que « l’assemblée, c’est le nom que donne Saint Paul dans la Première lettre aux Corinthiens aux réunions de chrétiens pour le « repas du Seigneur » ; c’est aussi ce que signifie le nom même d’Eglise. Le bâtiment porte donc le nom de ceux qui s’y rassemblent, assemblée ou église, ou encore Maison de Dieu car, comme le dit saint Paul, dans son Epître à Timothée, « la Maison de Dieu, c’est-à-dire la communauté, l’Eglise du Dieu vivant. Le bâtiment-Eglise est la maison de Dieu parce que l’Eglise-Assemblée qui s’y réunit est la maison de Dieu ». Ainsi saint Paul dans sa Lettre aux Ephésiens (2, 20-22) écrit-il « Vous avez été intégrés dans la construction qui a pour fondation les apôtres et les prophètes ; et la pierre angulaire, c’est le Christ Jésus lui-même […] En lui, toute la construction s’élève harmonieusement […] En lui, vous êtes, vous aussi, des éléments de la construction pour devenir par l’Esprit Saint la demeure de Dieu. » « Le Concile a voulu voir dans la liturgie une épiphanie de l’Eglise : elle est l’Eglise en prière. En célébrant le culte divin, l’Eglise exprime ce qu’elle est. » (Jean-Paul II). Le sanctuaire est réorganisé : l’importance de l’autel est toujours centrale, mais on assiste à une revalorisation de l’ambon, ce qui s’explique aussi par la volonté de faire converger les fidèles vers le sanctuaire. Ce qui peut sembler une nouveauté est au contraire ancré dans la tradition : ainsi à Rome un certain nombre d’autels étaient conçus pour que la messe soit dite face au peuple. Le Père Thizon souligne : « On est donc passé à une nouvelle tradition, celle de Vatican II, qui s’inspire de la Tradition, celle des apôtres et du Christ, mais aussi des traditions instituées au fil des siècles par les hommes pour vivre leur Foi. La célébration a beaucoup changé, il existe désormais une nécessité pour les prêtres de prendre en compte la dimension spatiale de l’assemblée. La théologie qui privilégie l’assemblée proclame que peuple de Dieu est « prêtre, prophète et roi », ce qui explique que rien ne doit couper les fidèles de leurs ministres même si une démarcation de leurs espaces respectifs est nécessaire.»

Le Père Violle écrit : « Qu’est ce qu’une église ? Elle n’est pas d’abord une oeuvre d’art à admirer, ni un bien précieux du patrimoine culturel à conserver, ni un lieu aménagé pour les commodités d’une piété personnelle : elle est d’abord un signe qui nous oriente vers la contemplation du mystère de l’Eglise. Ce signe s’adresse à tout notre être, intelligence, sensibilité, vie spirituelle. C’est pourquoi l’art y a une large part. Mais la caractéristique essentielle d’un signe est d’être lisible, compréhensible. […] Ainsi, chaque génération de chrétien modifie architecture et iconographie pour que le bâtiment de l’église reste, de siècle en siècle un signe qui dispose à accueillir le mystère de l’Eglise, i.e. le mystère du salut en le Christ. »

 

Quelques exemples significatifs

– Notre-Dame du Raincy des frères Perret (1923). Ce qui intéressait Auguste Perret dans une église était le fait qu’elle se présente comme un vaisseau unique, dont le volume interne résulte de la construction, mettant ainsi à l’épreuve les qualités plastiques du béton armé. Il veut que l’on puisse voir le squelette de béton, qui doit être « beau et apparent ». Le choix de ce matériau peu coûteux et l’appel aux Perret s’explique par le contexte d’après-guerre, qui oblige à une économie de moyens. Elle apparaît comme un vaisseau soutenu par de fines colonnes. Cette architecture accorde beaucoup d’importance à la lumière, dans une réinterprétation originale du vitrail gothique. Les parois sont constituées de claustra de béton dans lesquelles s’enchâssent des verres colorés (vitraux de Maurice Denis, un des artistes qui a participé au renouveau de l’art sacré au début du siècle) qui inondent la nef de vibrations lumineuses. Le Corbusier s’enflamme : « Coupe d’église ? Pas du tout ! Coupe de vaisseau industriel ou sacré », tout en regrettant le respect de la tradition : « Dialectique, rituel, liturgie, tout ce qu’on voudra… Cette église magnifique possède un visage qui est un masque. » Mais le rapport à la tradition que Le Corbusier reproche aux frères Perret est à leurs yeux essentiel : il s’agit de bâtir avec des matériaux neufs tout en respectant l’architecture de la tradition gothique, réinterprétée par le béton armé.

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– Notre-Dame du Haut à Ronchamp du Corbusier (1955). Le Corbusier a toujours été en quête d’une architecture adaptée à l’Homme (qui dans le cas de la construction du Ronchamp en 1950 préfigure la théologie de l’assemblée de Vatican II) et en quête du Sacré (Vers une architecture, 1923). La chapelle du Ronchamp a été réalisée grâce au Père Couturier : « Non seulement nous tenions Le Corbusier pour le plus grand architecte vivant, mais encore pour celui en qui le sens spontané du sacré est le plus authentique et le plus fort. ». Dès l’esquisse, l’architecte énonce le principe d’une : « double chapelle » : l’une, fermée et enserrée par des murs courbes, et l’autre, en plein air, pour les pèlerinages. Le toit de la chapelle, que l’architecte a dessiné comme une coquille de crabe apparaît massif à l’extérieur, alors qu’il semble flotter vu de l’intérieur, étant détaché des murs porteurs. La forme organique, les formes poétiques de la chapelle tranchent avec les réalisations habituelles du Corbusier. Cette église est conçue comme une sculpture. L’architecte a créé une atmosphère propice à la prière (importance de la lumière, vitraux du « mur de lumière », jointure du toit et des murs : Le Corbusier parle du « jeu savant, correct et magnifique des volumes assemblés sous la lumière » dans Vers une architecture, 1923), en dehors des canons traditionnels. Cette architecture résolument originale permet à l’homme de vivre sa spiritualité en dehors de tout code liturgique traditionnel. « J’existe, je suis un mathématicien, un géomètre, et je suis religieux. C’est-à-dire que je crois en quelque idéal gigantesque qui me domine et que je pourrais atteindre », écrit Le Corbusier.

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– Cathédrale de la Résurrection-Saint-Corbinien à Evry (1996). Comme l’écrit Claude Mollard, maître d’oeuvre de la construction de la cathédrale, « la cathédrale d’Evry n’est pas seulement un édifice religieux, elle a été conçue comme une manière de faire évoluer le tissu urbain en cours de façonnage. ». Dans ce programme, l’insertion dans la ville nouvelle du lieu de culte et du « clos » conçu par Mario Botta pour enserrer l’édifice est essentiel. Le choix d’un volume simple et fort, signal non seulement d’un lieu de culte chrétien, mais aussi du nouveau centre de la ville, témoigne de l’importance accordée à ce bâtiment par l’Eglise, mais aussi par l’Etat. Cette cathédrale, présentée à tort comme la première du XXe siècle (mais il faut dire qu’elle s’oppose par sa monumentalité affichée à Notre-Dame de Créteil, construite dans les années 1970), est donc vue à la fois comme un lieu sacré et culturel, ce qui pose des problèmes de réinvestissement de l’édifice par les autorités ecclésiastiques. Ce grand cylindre tronqué recouvert de briques roses n’évoque guère les cathédrales gothiques, qui se sont fixées dans l’imaginaire collectif comme la seule représentation valable de ce type de bâtiment. Mais Mario Botta déclare « J’aime à penser que la cathédrale d’Evry est fille de la grande tradition chrétienne occidentale », et défend une architecture intemporelle nourrie d’un dialogue avec les traditions architecturales passées ; il affirme lui-même avoir cherché des influences dans les églises byzantines, pour leur plan centré, l’architecture romane, ou encore dans la cathédrale Sainte-Cécile d’Albi.
On peut établir des similitudes entre Evry et Ronchamp, note Emma Lavigne dans son ouvrage consacré à la cathédrale d’Evry : elles partagent une même « compacité qui leur donne un aspect sculptural et protecteur, [une même] utilisation du béton armé permettant de leur conférer une forte plasticité, [une même] définition d’une « lumière intérieure » excluant la lumière latérale et la canalisant par un damier d’étroites ouvertures, et une conception des vitraux et du mobilier liturgique par les seuls architectes. » Le plan circulaire (qui possède une signification symbolique d’infini et de sacré) s’oppose au plan traditionnel en croix latine, mais la disposition des bancs face à l’autel (orthogonale face à la rotondité du plan), et l’orientation de la cathédrale sont traditionnels. L’agencement intérieur de l’espace est conforme à la théologie de l’Assemblée de Vatican II. De nombreux éléments architectoniques s’inspirent directement de la tradition, comme la piscine baptismale, ou encore l’autel, qui comme celui de Saint-Pierre de Rome, plonge son pied jusqu’à la crypte, destinée à recevoir la sépulture des évêques. L’apparence novatrice du lieu de culte est légitimée par des références à des précédents historiques (églises byzantines, San Vitale à Ravenne, la brique comme élément de tradition vétéro- testamentaire, arbre de vie ou de Jessé pour le vitrail derrière l’autel, couronne d’épines pour les tilleuls surmontant l’édifice). Car le besoin de références traditionnelles pour les fidèles est nécessaire, tout comme la possibilité d’inscrire une réalisation moderne dans une tradition pour le moins symbolique. Les autorités religieuse ont su mettre au service de la pastorale cette architecture contemporaine, et la forme a fini par se plier aux exigences de la liturgie, plutôt qu’elle n’a permis la création de conceptions nouvelles.

Evry Daily Photo - Carnaval Evry 2009 - Arrivee des corteges - Place des droits de l homme et la cathedrale de la resurection 1

– Notre-Dame de l’Arche d’Alliance (Architecture Studio – 1997). L’architecte de l’église, Martin Robain, constate qu’au début des années 1980, l’architecture religieuse sortait d’une période de modestie : « Nous étions arrivés à la limite de l’effacement du signe », commente-t-il. Avec Notre-Dame de l’Arche d’Alliance, il milite au contraire pour une architecture témoin de la Gloire du Christ, qu’il veut relier à la tradition des premiers Chrétiens : le baptistère marque l’entrée de l’église, et le volume quadrangulaire évoque les églises paléochrétiennes. La symbolique se marque par des détails architectoniques : le bâtiment repose sur douze piliers (les douze tribus d’Israël et les douze apôtres), l’inscription « Je vous salue Marie » est répétée à l’infini sur la façade, la lumière passe par des vitraux en pierre translucide portant des citations de l’Evangile. Notre-Dame de l’Arche d’Alliance renoue en partie avec une conception monumentale d l’architecture sacrée, l’église étant conçue comme un signe qui doit avoir une visibilité dans le tissu urbain.

ND ARCHE

Bibliographie

Églises modernes, Suzanne Robin, éditions Hermann, 1980.
Le Corbusier vivant de Dominique Lyon, éditions Telleri,1999.
100 monuments du siècle, éditions du Patrimoine, 2000, dir. Bertrand Lemoine.
Architecture romane, architecture gothique, A. Erlande-Brandenburg, éditions Gisserot, 2002.
Points de repères pour comprendre le patrimoine, 1995, dir. J-L Flohic.
Notre Histoire, n° 190, juillet-août 2001, articles de Joseph Abram, Marc Bédarida, Françoise Caussé, Antoine Cassan et Claire de Galembert.
Revues des Chantiers du cardinal.
Evry, la cathédrale de la Résurrection d’Emma Lavigne, éditions du Patrimoine, 2000.
Remerciements au père Thizon, responsable des Chantiers du Cardinal

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