Figures libres/Littérature

Un Nobel qui dérange

Mario-vargas-llosa

Et non, il ne s’agit pas du Prix Nobel de la Paix, mais du Prix Nobel de Littérature, l’écrivain péruvien Mario Vargas Llosa. Un écrivain sud-américain, engagé et nobélisé devrait être de gauche : qu’il ait été candidat de droite libérale à la présidentielle au Pérou en défrise plus d’un. Ainsi Libération évoque-t-il « la mondialisation libérale à paravent démocratique dont il demeure l’un des chantres. » Sous la plume de Libé, c’est une condamnation définitive. Le problème, c’est que ce point de vue est complètement réducteur, et mélange des prises de position politiques dans un cadre national avec l’œuvre. Vargas Llosa est un critique fin et puissant de la société actuelle, de la bourgeoisie, du pouvoir, et on ne voit pas très bien dans son œuvre où se situerait la mondialisation libérale à paravent démocratique. Certainement pas dans La fête au bouc, dénonciation, au travers du cas de Trujillo, de tous les caudilleros ! Dans une notation très Sartre mauvaise époque, Libé insiste ensuite sur la « facture classique » de l’œuvre, qui est en quelque sorte la conséquence logique de l’engagement politique de l’auteur. Ce n’est pas entièrement faux du point de vue stylistique, mais le raccourci entre analyse des convictions de l’homme et analyse du style est assez saisissant. Et ce, d’autant plus, que le journaliste insiste sur le caractère réaliste de l’œuvre – et son pessimisme. J’y vois une contradiction interne. En effet, Vargas Llosa est un vrai pessimiste, à tendance parfois réactionnaire – de cette réaction qui appartient aujourd’hui à certains courants de la droite comme de la gauche anti-matérialise. On est donc très loin du chantre de la mondialisation libérale heureuse !!! J’ai pris cet exemple dans Libé, j’aurais pu le prendre dans d’autres journaux, y compris dans Le Figaro qui célèbre justement l’écrivain engagé à droite – ce qui, encore une fois, n’est certainement pas le trait majeur de son œuvre.

Toujours cette tendance française à juger un écrivain sur son parcours politique, sur sa position sur l’échiquier intellectuel. Cela nous empêche de faire des distinctions utiles : nous sommes toujours gênés par le cas Céline, alors que les Norvégiens, par exemple, ont réussi à aborder plus sereinement Knut Hamsun, immense écrivain, qui s’est singularisé par son éloge funèbre à Hitler après son suicide….. Nous en sommes très loin bien évidemment avec le démocrate sans faille qu’est Vargas Llosa, mais il est amusant de voir cette gêne face à l’attribution du Prix Nobel, en général décerné à des écrivains engagés à gauche, à un écrivain présent dans la vie de la cité à droite. Un peu la même gêne que face à Soljenitsyne quand on s’est aperçu de certaines de ses convictions ! Que l’on puisse admirer un écrivain et détester ou rejeter ses idées politiques exprimées dans un cadre différent de son œuvre (ce qui n’est pas toujours le cas de Céline par exemple, mais celui de Knut Hamsun), semble impensable en France ; on est tout de suite taxé de complaisance idéologique. Cette distinction entre les vertus de l’écrivain et la question politique était d’ailleurs en grande partie le sens de la révolte des Hussards contre la littérature engagée : rappeler les vertus du style, de la construction, du sujet romanesque, tout ce qui fait justement la force de Vargas Lllosa. 

L’œuvre de Vargas Llosa n’est pas réductible, de par sa variété, passant du récit tragico-épique au roman d’apprentissage burlesque, mais aussi de par sa capacité à justement être critique social au travers de récits bien construits, fluides, plein de fantaisie et de force – ce à quoi justement ne parvient souvent pas le roman dit engagé. S’il y a un libéralisme dans l’œuvre de Vargas Llosa, c’est celui de l’esprit, du cœur, des sens. Lisez les Cahiers de Don Rigoberto et Eloge de la marâtre, vous découvrirez combien ce Nobel est mérité au niveau du style, du sens du découpage et de la narration, et combien est réductrice l’image qui en faite, alors que les thèmes de l’amour, du temps, du pouvoir, du sexe, de la névrose culturelle s’entremêlent sans cesse, dans un mélange entre réalisme et rêve, dans une incroyable richesse des émotions et des réflexions.

Un Nobel de Littérature peut-être pas recommandable à tous les idéologues, mais recommandable à tous les lecteurs. 

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