Figures libres/Humeurs

La France muséifiée – ou la gastronomie dans le formol

 

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Michel Houellebecq a bien raison : la France devrait cesser d’investir dans les nouvelles technologies, parler de politique industrielle, et se résoudre à faire valoir ses atouts en matière de patrimoine et de gastronomie, afin de devenir le pôle d’attraction mondial de la douceur de vivre. Dans son roman Le Manifeste, Stéphane Osmont décrit un Premier ministre qui lance un nouveau concept, celui de la Fashion Nation, une société qui devra se spécialiser dans le business de l’Art de vivre. Nous n’en sommes pas loin !

Quand on voit les réactions accueillant l’entrée du « repas gatsronomique des Français » dans le patrimoine immatériel de l’Humanité, il y a de quoi s’étrangler de rire. Certes, je suis le premier à adorer la gatsronomie et à penser qu’elle fait partie de notre patrimoine. Mais de là à penser qu’une commission de l’UNESCO a pu se pencher très sérieusement pour savoir s’il s’agissait du patrimoine immatériel de l’Humanité…. Ce patrimoine n’est pas figé, il est bien vivant ! La gastronomie française se réinvente sans cesse, et c’est justement sa grande qualité. Alors, quel besoin de la formoliser ?

Bien évidemment, je comprends qu’un tel titre pourra encore attirer de nouveaux touristes épicuriens dans nos restaurants. Je le souhaite bien sûr ardemment, et me réjouis de ce point de vue de cette annonce. Mais il faut alors avoir le courage de dire qu’il s’agit d’une stratégie économique plus qu’une nouvelle socio-culturelle dont il faut se réjouir.  

Car du point de vue socio-culturel, c’est un pas de plus vers la muséification de notre pays. Nous avons déjà une capîtale musée, des campagnes que nous voudrions paysager (et donc muséifier) et une société immobile. Maintenant nous avons une assiette patrimoniale. Tout va bien.

D’ailleurs, plutôt que de figer ainsi une pratique vivante, mieux aurait valu faire figurer au patrimoine immatériel de l’Humanité le banquet de Trimalcion dans le Satiricon de Petrone, que je rappelle ici pour mémoire (in Nicole Blanc et Anne Nercessian La cuisine romaine antique Ed.Glénat) :

 

Prima mensa

 

1- Ferculum du zodiac : poulardes, tétines de truie, lièvre ailé.

Poissons nageant dans une sauce de garum au poivre déversée des outres d’un Satyre. Pain chaud présenté dans un clibanus d’argent.

2- Sanglier coiffé d’un bonnet d’affranchi (présenté la veilles, il a été « renvoyé » par les convives, comme l’esclave qu’on affranchit) ; à ses défenses pendent deux corbeilles portant l’une des dattes caryotes, l’autre des dattes de Thèbes ; tout autour, sont rangés des marcassins en pâte.

3- Arrivée du porc « non vidé » farci de saucisses et boudin. 

Numéro d’équilibristes et acrobates. Discussion sur la poésie. Loterie humoristique. Récital de vers d’Homère, thème qui introduit le plat suivant :

 

4-Veau bouilli servi entier, coiffé d’un casque et découpé par un esclave déguisé en Ajax, rappelant un épisode fameux de l’Iliade où le héros frappé de folie et croyant tuer ses adversaires, taille en pièces les troupeaux des Grecs.

Du plafond qui s’ouvre, comme une machinerie de théâtre, descend un cerceau auquel sont accrochés des couronnes dorées et des flacons de parfum destinés aux invités.

5- Priape en pâtisserie portant des fruits d’où jaillit de l’eau safranée.

6- Poularde grasse désossée et œufs d’oies.

Changement de tables ; on répand sur le sol de la sciure teintée de safran et de vermillon, et de la poudre de mica.

Gustatio : servie avec du mulsum

-Olives blanches et noires présentées dans les bissacs d’un ânon en bronze de Corinthe ; loirs saupoudrés de miel et de pavot; saucisses brûlantes servies sur un gril d’argent où prunes de Damas et pépins de grenade simulent les braises.

-Œufs de pâte farcis d’un becfigue entouré d’un jaune d’œuf au poivre et au garum, couvés par une poule de bois.

Les entrées sont emportées en musique ; des esclaves rincent les mains des convives avec du vin, on change de tables.

Méditation sur la mort autour d’une larva convivialis.

Falerne de cent ans d’âge servi dans une urne de verre cachetée.

Secunda mensa

Grives de pâte farcies de raisins secs et de noix; coings lardés d’épines pour figurer des hérissons.

Epidipnis : Après-repas

Oie grasse entourée de poissons et de toutes sortes d’oiseaux faits de porc.

Deux esclaves entrent en feignant de se quereller et cassent leurs cruches : s’en échappent huîtres et pétoncles.

Escargots servis sur un gril d’argent.

Les convives ont les pieds parfumés et sont couronnés de fleurs. Puis, après d’abondantes libations, tous se transportent dans la piscine chaude, avant de passer dans une autre salle à manger : le départ précipité d’ Encolpe et Giton nous prive de connaître le menu de ce second dîner.

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